vendredi 22 avril 2016

Patients inconvenants

Les échanges entre les soignants et leurs patients sont plutôt enrichissants.
Les discussions souvent intéressantes permettent d'aborder d'autres sujets que le motif de consultation. Elles nous donnent l'occasion d'entrer dans l'intimité des gens, d'écouter des histoires touchantes, de confronter des idées, d'observer la société…
La plupart des consultations se déroule bien, avec toutefois quelques désaccords, comme il est habituel d'en avoir dans la vie professionnelle ou personnelle.
Ces accrochages nous servent à mieux appréhender la nature humaine, ses attentes, ses inquiétudes, et à tester notre adaptabilité.
Les patients qui savent tout sur tous les sujets, qui terminent nos phrases, provoquent ainsi notre agacement et il parfois difficile de savoir s'il s'agit d'une véritable hostilité ou d'une angoisse débordante.
Ce d'autant que certains patients estiment mal le rôle du soignant et ont d'emblée la certitude d'être méprisé, tenu à distance ou incompris. Ces soignants-là ont existé et existent encore mais ils ne sont fort heureusement pas légion.
Se retrouver au milieu de mésententes, être pris à parti, ou au contraire, ne pouvoir intervenir, nous met dans des situations délicates. Le parent qui laisse son enfant détruire votre cabinet sans mot dire, ou vous parler avec impolitesse.
On tente de le leur faire remarquer sans jugement, sans animosité...
La maman qui vous montre sa fille de 14 ans, en lançant le doigt pointé sur le visage de l'adolescente:
« Regardez la pauvre, j'ose à peine la regarder tellement elle est défigurée par l'acné! »
Parfois, les drames familiaux nous oppressent. Récemment, je recevais un patient de 16 ans atteint d'une maladie génétique en fauteuil roulant avec ses deux parents. Lorsque je l'ai installé sur le lit d'examen, seule sa mère m'a aidé, son père est resté assis sans même nous proposer un coup de main. Scandalisée et interdite, je n'ai alors rien pu dire.
Autres moments inconvenants: les phrases hostiles, les insultes, les vulgarités. Elles font partie de notre quotidien.
Lorsque j'étais interne à Marseille, surtout lors des gardes aux urgences, les vigiles étaient sur le qui-vive.
J'y étais souvent malmenée et traitée de tous les noms d'oiseau (et même d'oiseaux inconnus à Paris) et j'ai subi des « va te faire en... ». Comme si on avait le temps avec des urgences bondées d'aller se faire en...
Crachats, hurlements, mépris du personnel qui passe des nuits debout, dégradation des locaux. Il était rare de travailler dans le calme.
Les agressions physiques, de plus en plus fréquentes à l'hôpital comme en cabinet, dépassent notre seuil de tolérance. Ma dernière agression s'est déroulée sans aucune intervention des autres patients présents en salle d'attente, par un vieux monsieur retraité très en colère, suite à mon retard de quelques minutes.
Il a presque cassé la porte de mon bureau. Cerise sur le gâteau, quelques mois plus tard, il a tenté de reprendre rendez-vous auprès de mon secrétariat.
« Les cons ça ose tout, c'est même à ça qu'on les reconnaît » a dit Audiard.
Mais pour moi le pire est de devoir écouter des propos racistes ou antisémites. Avec le petit clin d'œil exécrable de rigueur et le « ces gens-là ».
Je me souviens d'un patient, il y a plusieurs années déjà, bien avant les sarcasmes sur la Shoah et les banderoles tendancieuses, ou...bien après.
Je l'avais adressé en hospitalisation en service de dermatologie à Bichat.
A sa consultation de contrôle, il m'a tout de suite fait remarquer, déçu, qu'il avait dû partager sa chambre avec un juif (sic). Je ne l'avais pas vu venir. Me voyant figée, il essayait de se rattraper: « vous voyez, il avait beaucoup de famille dans la chambre qui parlait fort, beaucoup de visites bruyantes... »
Insupportable. D'abord, les propos eux-mêmes et la haine qui s'en dégage. Mais aussi, parce me les jeter ainsi au visage laisse sans doute supposer à son ou ses auteurs, que je les comprends, que j'y consens, voire pire que j'y adhère.
Qu'il est normal d'y adhérer?
F

lundi 4 avril 2016

Auto(g)nomes ou les réjouissances de l'adolescence

Presque chaque fois que je vais chercher un(e) adolescent(e) dans la salle d'attente pour sa consultation, je me retourne et m'aperçois qu'il/elle ne m'a pas suivi. L'information n'a pas eu le temps de monter dans un cerveau fatigué, déjà encombré.
Le contact même visuel s'établit parfois avec difficultés, indépendamment d'une quelconque timidité.
Je ne sais pas si l'échantillon que j'observe quotidiennement est représentatif, ni si ma mémoire me permet de me rappeler quelle adolescente j'étais, mais en tout cas, j'ai l'impression que les adolescents sont des énigmes avec de nombreux paradoxes.
D'abord parce qu'ils semblent à l'aise, voire très à l'aise (ou faussement à l'aise?)
Ils arrivent les premiers au restaurant à 12 ans (l'adolescence commence plus tôt), ils s'installent. Ils entrent sans frapper dans un bureau. Alors qu'on se faisait oublier, ils occupent l'espace, ils osent.
Ils s'adressent de manière identique à un adulte et à un(e) autre camarade. Ils ont perdu cette distance, parfois cette considération. La politesse n'est plus une obligation.
Leur avis leur ayant été systématiquement demandé depuis leur plus jeune âge <<que veux-tu manger ?>>, ils émettent leurs opinions. Ils répondent à nos questions, même si on n'en n'a pas posé...Ils manifestent leur désapprobation, leur opposition.
Dans un monde où l'on a remplacé le désir par la possession, que peut-on vraiment attendre de nos enfants ?
Notre éducation pêche-t-elle ? Par défaut ou par excès ? Les adolescents sont-ils trop souvent laissés pour compte, livrés à eux-mêmes, jugés auto(g)nomes par des parents débordés par le chômage, par un travail harassant, par des conditions de vie plus difficiles? Le rôle des parents a-t-il changé?
Les parents font de leur mieux, ils essaient de se faire aimer, de plaire à leurs enfants, peut-être moins d'exercer leur autorité, de les cadrer, de les élever. Les règles de vie apparaissent contraignantes tant pour ceux qui doivent les subir et les respecter, que pour ceux qui les érigent.
Le rôle de l'Instruction Nationale devenue Education Nationale a-t-il changé ?
Autre point important: leur vacuité. Là aussi, difficile de se rappeler si on était plus intéressé à leur âge, force est de constater que nos ados naviguent dans un vide abyssal.
Pluggés à même la peau comme les héros d’Existen Z de David Cronenberg, ils sont inertes.
Les garçons écoutent leurs testicules pousser, les filles (sujet que j'avoue moins bien connaître) se déguisent en grandes: jupes en (faux?) cuir à 14 ans, gloss...
Ils/elles lèvent les yeux au ciel, ils n'écoutent rien, ils ne désirent rien. Philippe Sollers disait ainsi : <<la maladie de l'adolescence est de ne pas savoir ce que l'on veut et de le vouloir cependant à tout prix.>>
Impossible de les émerveiller. Leur accès à l'information et à la culture est facile, mais ils n'en font rien. Ils manquent d'idéologie, de rêve. Ainsi, ils sont mal perçus.
Il faut pourtant les comprendre. Stressés par un monde de plus en plus hostile, ils ne connaissent plus l'insouciance. Ils sont entourés d'images crues et violentes, de diktats, d'interdictions. Ils portent en eux nos souhaits, mais aussi toutes nos incertitudes, nos angoisses et nos peurs.
Et malgré toutes ces soi-disant précautions, ils manquent de repère, ils dérivent facilement. Il n'y a pas d'autre alternative que de continuer à leur manifester un amour et un soutien inconditionnels et ne jamais interrompre le dialogue, envers et contre tout.
F